Le « quart d'heure sécurité » sur les chantiers

Le travail sur chantier a des spécificités qui le différencient des autres secteurs d’activités et qui lui confèrent une dangerosité supérieure. Parmi les facteurs de surexposition aux risques en gravité et en fréquence sur les chantiers, le facteur humain est souvent prépondérant : un personnel composé de beaucoup de travailleurs en sous-traitance, de travailleurs intérimaires ou saisonniers, de travailleurs étrangers, de jeunes peu expérimentés et peu formés à la prévention des risques, génère un contexte qui affecte les conditions de travail et explique en partie la vulnérabilité supérieure aux accidents.

Le « quart d'heure sécurité » sur les chantiers

Le travail sur chantier a des spécificités qui le différencient des autres secteurs d’activités et qui lui confèrent une dangerosité supérieure.
Parmi les facteurs de surexposition aux risques en gravité et en fréquence sur les chantiers, le facteur humain est souvent prépondérant : un personnel composé de beaucoup de travailleurs en sous-traitance, de travailleurs intérimaires ou saisonniers, de travailleurs étrangers, de jeunes peu expérimentés et peu formés à la prévention des risques, génère un contexte qui affecte les conditions de travail et explique en partie la vulnérabilité supérieure aux accidents.
Les « erreurs humaines » sont souvent révélées lors des expertises des accidents : ces « erreurs » témoignent très souvent d’une mauvaise perception des risques par les opérateurs. Pour rendre les salariés du chantier à la fois conscients des enjeux et acteurs, pour susciter un état d'esprit sécuritaire partagé, les « quarts d’heure sécurité » (encore appelés aussi « causeries sécurité » ou « points sécurité ») permettent de créer des espaces de dialogue pour favoriser la sensibilisation aux risques et la compréhension des mesures de prévention, et également d’apporter des d’observations pour le retour d’expérience.

En rassemblant périodiquement des petits groupes d'opérateurs sur le terrain, les « quarts d’heure sécurité » sont des lieux d'échanges relatifs à l'hygiène, la santé, la sécurité au travail, mais aussi éventuellement à la qualité, l'environnement … : ce sont des moyens concrets et efficaces de communication interne permettant d’impliquer les salariés dans la démarche sécurité dans un cadre non conflictuel, puisque préventif et participatif.
La capacité à bien animer sur un temps court la réunion dans une démarche participative avec une méthodologie des « petits pas », la faculté de bien adapter les sensibilisations à l’actualité et aux besoins des personnels, sont nécessaires pour impliquer les travailleurs et, in fine, améliorer la prévention des risques sur les chantiers.

La surexposition aux risques professionnels des chantiers

Par rapport aux ateliers, l’environnement d’un chantier évolue en permanence et chaque ouvrage de construction ou de rénovation du BTP ou d’une installation industrielle, est spécifique, de plus soumis à de nombreux aléas, dont les conditions climatiques, ... Ces caractéristiques contribuent à un risque d'accidents du travail élevé par rapport aux autres secteurs d'activité : le Bâtiment et les Travaux Publics représentent le quart des accidents mortels du travail alors qu’il compte moins de 10% de la population active. Les accidents sur chantier BTP sont donc relativement beaucoup plus fréquents que dans les autres branches d’activité économique et peuvent être extrêmement graves. En effet, les chantiers BTP sont soumis à des contraintes supérieures à celles qu’on peut rencontrer dans une usine ou un atelier :
- travail non récurrent et évolutif, puisque chaque chantier est spécifique et se modifie selon l’avancement des opérations.
- travail en extérieur, soumis aux conditions climatiques, géologiques et environnementales, à un sol inégal, à la présence potentielle gênante du public ...
- intervention de plusieurs corps de métier simultanément qui génère des risques démultipliés de « co-activité » dus aux interactions, aux malentendus, aux incompréhensions entre entreprises, ce qui nuit à la sécurité avec des responsabilités en matière de sécurité qui peuvent devenir floues. On observe même des sous-traitances en cascade, c'est-à-dire un sous-traitant qui sous-traite à un autre, et parfois ceci sur plusieurs niveaux…
A ces considérations techniques, s’ajoutent des considérations liées au personnel des chantiers : la formalisation des relations est d’autant plus complexe et difficile lorsque certains travaux sont effectués par une ou plusieurs entreprises sous-traitantes, des intérimaires, saisonniers ou étrangers qui interviennent sur le chantier, ce qui est très fréquent voire systématique : difficultés de transmission des informations, peu de disponibilité de l'encadrement pour gérer efficacement les ressources humaines ….
De nombreuses études montrent que le travail intérimaire et saisonnier est associée à une dégradation des conditions de travail et de la situation en matière d'hygiène et de sécurité, notamment les premiers jours d'emploi et en fin de contrat.
Plusieurs raisons expliquent la vulnérabilité supérieure des intérimaires et saisonniers : ces travailleurs sont placés en situation permanente de nouveaux embauchés, souvent jeunes inexpérimentés et mal formés aux règles d’hygiène et de sécurité, et se trouvent dans une situation de travail et des lieux qu'ils ne connaissent pas, avec un collectif de travail inconnu, des habitudes inédites. Par manque d'information, les travailleurs intérimaires et saisonniers sont ainsi plus exposés aux risques d'accidents du travail, du fait également de la précarité de cette main d’œuvre.

Le développement d’une conscientisation des risques et d’une culture de sécurité sur les chantiers

C’est un des aspects de management des ressources humaines important que de prendre en compte, au delà des aspects techniques (équipements de protection collective et individuelle, …) et organisationnels (style de management …), la perception et la sensibilisation des employés dans les stratégies de maîtrise des risques : en effet, la perception des risques intervient dans l’acceptation et l’adhésion à ces stratégies d’action. Il s’agit de rendre les salariés de l’entreprise à la fois conscients des enjeux et acteurs, de susciter un état d'esprit sécuritaire partagé, face à un enjeu consensuel ressenti comme important, l’élimination ou la réduction des risques professionnels fréquents sur les chantiers.

Les « erreurs humaines » sont souvent révélées lors des expertises des accidents : ces « erreurs » témoignent très souvent d’une mauvaise perception des risques qui est souvent affectée d’un certain nombre d’illusions perceptives et ces illusions sont susceptibles d’affecter inconsciemment le comportement vis-à-vis de la sécurité et de la motivation à la propre protection du travailleur, ce qui est impossible à prendre en compte dans une démarche a priori. Identifier les comportements à risque les plus fréquemment adoptés par les employés est alors l’apport des observations et des feedback du retour d’expérience.

Les éléments mettant en jeu le facteur humain ne peuvent pas, par nature, faire l’objet d’une analyse préalable vraiment fiable, car leur compréhension passe beaucoup par l’observation et l’expérience, tellement le comportement observé peut être différent de celui prévu : penser que les comportements de sécurité s'effectueront de manière appropriée n’est pas du tout certain.
La prévention des risques par de la répression, peut n’avoir que peu d’effet ou des effets pervers parce que les travailleurs adoptent souvent des attitudes de déni du risque pour eux- mêmes, ou que le flot d’éléments sur les dangers ont suscité chez eux un certain fatalisme ou un relativisme face aux risques. De même, la perspective de sanctions vis à vis des manquements aux consignes de sécurité peut générer des conséquences néfastes comme la dissimulation des sources de dangers.

La difficulté de prévenir les risques comportementaux nécessite que tous les acteurs de l’entreprise soient impliqués : le développement d’une conscientisation de chacun au sein de l’entreprise est nécessaire et tous les acteurs doivent comprendre à la fois qu’il ne sert à rien de veiller à la sécurité si celle-ci ne s’applique pas à l’ensemble de la chaîne, et que ce sont tous les opérateurs qui, individuellement et in fine, sont responsables de leur propre sécurité et qu’ils doivent en être profondément convaincus.
En matière de sécurité, il y a plusieurs stades de prise de conscience : paradoxalement, les travailleurs ne se sentent pas d’emblée totalement concernés et agissent plus par instinct, ce qui est notoirement très insuffisant. La réflexion sur la prévention est surtout ressentie comme une perte de temps. Puis, la sécurité s’apparente à l’obéissance, elle est le fruit d’une contrainte réglementaire et autoritaire. Les travailleurs pensent que la sécurité consiste à suivre nonchalamment les règles élaborées par la hiérarchie, et se limitent le plus souvent à une vague lecture des consignes. Ensuite, ils prennent conscience que les enjeux de la sécurité sont importants pour leur santé et leur sécurité et qu’ils peuvent améliorer la situation aussi par leurs propres actions, ce qui réduit davantage le nombre d’accidents. Enfin, les salariés sont dans l’appropriation. Ils appréhendent la sécurité comme une question collective et discutent activement avec les autres pour comprendre leur point de vue. Au fur et à mesure des niveaux, le risque global diminue et la culture de la sécurité s’améliore.
Cette démarche d’appropriation signifie que les bonnes pratiques de sécurité seront d’autant plus appliquées que les opérateurs auront été associés à la réflexion. Créer des espaces de dialogue pour favoriser la compréhension est un des meilleurs moyens de développer la culture de sécurité : le « quart d’heure sécurité » est alors une technique d’animation utilisée pour amener un groupe d’opérateurs à travailler sur des cas concrets et pour identifier les bonnes pratiques, pour permettre à chacun des membres du groupe d’être sensibilisé personnellement à la sécurité, de prendre conscience, exemples à l’appui, des conséquences résultant de l’absence de mesures de prévention adéquates.

On vise à obtenir les changements de mentalité et de comportement nécessaires pour développer graduellement une culture de sécurité affermie, avec une baisse tendancielle de la fréquence des accidents du travail selon les stades de développement de la culture de sécurité. Le « quart d’heure sécurité » permet aussi de révéler et surveiller les « presqu'accidents », les « signaux faibles » révélant des faiblesses pouvant avoir de graves conséquences ultérieurement : les opérateurs directement concernés sur le terrain sont parmi les acteurs du recueil d’informations de la démarche de retour d’expérience.

Les modalités et le déroulement d’un « quart d’heure sécurité »

  • Les objectifs du quart d’heure sécurité
    Tout d’abord, le but d’un quart d’heure sécurité n’est ni d’être une séance de formation (cours magistral), ni d’être une réunion d’information strictement descendante (simple transmission de consignes), ni d’être une réunion d’analyse complète a posteriori des causes d’un accident (trop technique). Ce n’est pas non plus un recueil de revendications au sujet de la sécurité (il y a des réunions formelles CHSCT pour cela), ni une visite d’inspection du respect des procédures et des prescriptions sécuritaires, avec des attitudes forcément culpabilisantes et accusatrices : la perspective de sanctions vis à vis des manquements aux consignes de sécurité peut générer des conséquences néfastes comme l’absence de vrai dialogue constructif. Il ne s’agit pas dans ce cadre de faire de la morale ou d’imposer autoritairement des règles strictes, qui ont peu d’effet sur des jeunes gens souvent peu disciplinés et manquant de maturité professionnelle : dans ces causeries, le respect des consignes de sécurité, certes non négociables, doit être présenté comme un signe de professionnalisme, avec le concours avisé des compagnons plus âgés. Le but des « causeries sécurité » est de pallier le manque d'implication des salariés vis-à-vis des risques professionnels et de créer des espaces d’échanges pour favoriser les questionnements, l’écoute, la compréhension des mesures de prévention et susciter l’adhésion dans un contexte d’ouverture d’esprit, donc non conflictuel : le quart d’heure sécurité a un objectif essentiellement préventif, plus que curatif.

  • Le contenu du quart d’heure sécurité
    La possibilité de réunir une équipe pendant le temps de travail dans cette durée très courte mais très souvent (mensuellement au moins pour être profitable, en début de poste) permet d’aborder sans ennui beaucoup de sujets tout au long de l’année, en sélectionnant à chaque fois deux ou trois sujets maximum, car une causerie « tout azimut » est peu efficace en se dispersant sur trop de thèmes : il s’agit par exemple de réaliser une discussion spécifique sur un ou deux types de risques, sur le respect d’une ou deux prescriptions de sécurité, en laissant le temps aux participants de poser et de répondre à des questions de l’animateur ou de leurs coéquipiers. La « causerie sécurité » est périodique, mais aussi doit avoir lieu avant le début de chaque chantier et peut occasionnellement répondre à un besoin particulier traitant d’un thème d’actualité (accident du travail récent, nouvelle procédure, événement climatique …). On retient généralement un sujet général de fond et un sujet plus ponctuel directement lié au chantier en cours : le thème général est par exemple tiré du Document Unique de Sécurité qui recense et hiérarchise tous les risques potentiels, ou extrait du Règlement Intérieur de l'entreprise qui doit indiquer les consignes de sécurité, ou extrait du Code du Travail (mais l’aspect réglementaire ne doit pas être un élément principal pour la causerie). Un thème général peut être repris de temps en temps, la répétition permettant de juger de son appropriation par le groupe de travail et de toucher les nouveaux embauchés.

  • La préparation de la « causerie sécurité »
    De manière à ce que cette causerie ne soit pas du « bavardage », être efficace et ne nuise pas à la crédibilité de l’animateur, elle doit faire l’objet d’une bonne préparation.
    Mais, pour sensibiliser les opérateurs à la sécurité au travail et à la prévention des risques professionnels sans les lasser et en recherchant leur implication, les actions non fastidieuses pour y parvenir ne sont pas si évidentes : difficulté de satisfaire des besoins hétérogènes au niveau des âges et des niveaux de chacun ...
    La préparation d’un support pour l’animation d’une causerie sécurité demande un peu de temps en recherche documentaire.
    La jeune génération d’opérateurs, rétifs aux cours et présentations traditionnels et à la lecture, ne supporte plus les formations magistrales, les exposés théoriques et il convient d’utiliser des outils qui correspondent mieux à leur attente d’apprentissage.
    - Il existe des livrets pédagogiques avec des diapositives qui présentent à l’animateur les explications essentielles à aborder sur chaque thème.
    - On peut utiliser également des dessins animés adapté à un public jeune, notamment pour tous les nouveaux embauchés et les travailleurs saisonniers et temporaires, avec un ton humoristique, des messages simples, des héros sympathiques, qui permettent une introduction ludique à l’hygiène, la santé et la sécurité au travail, de montrer les bonnes pratiques, de transmettre informations, consignes et règles de sécurité de façon amusante. Il s’agit seulement grâce à cet outil de sensibiliser à différents risques basiques et d’inciter à une réflexion sur les accidents du travail et leur prévention. Par contre, pour des salariés plus âgés et/ou plus expérimentés, ces dessins animés peuvent être parfois ressentis comme infantiles, mais ce ne sont pas les travailleurs ciblés en priorité.
    - Les supports vidéo multimédia ludiques incitent bien les collaborateurs à participer aux efforts de sensibilisation à la prévention. Pour favoriser l’appropriation des messages de prévention et maintenir l’intérêt de chacun avec des ressorts pédagogiques et motivationnels, de nombreux supports vidéo sont disponibles gratuitement par exemple sur « youtube ». L'agence européenne pour la santé et la sécurité au travail a lancé un site internet, www.napofilm.net, qui propose en accès gratuit des films d’animation dédié à un personnage nommé NAPO. Les mésaventures de ce héros gaffeur, maladroit mais enjoué et plein de bonne volonté et de son chef et ses collègues, le confrontent à des situations de danger qui illustrent les bonnes suggestions pour améliorer la sécurité et l'organisation du travail : chutes de hauteur, produits chimiques, manutentions, nuisances sonores, glissades et trébuchements ...

  • L’animation du quart d’heure sécurité
    La causerie doit concerner tous les membres disponibles de l’équipe de travail, y compris le personnel de la sous-traitance et être animée par le responsable hiérarchique (formé préalablement à l’animation sécurité) ou un référent sécurité, un membre du CHSCT, ou un préventeur pour assurer une présentation sur des aspects plus techniques. Une fois la présentation du sujet effectué (cinq minutes maximum environ), l’animateur doit susciter la parole, demander des retours, échanger sur des situations observées en pratique. La discussion, qui nécessite environ la moitié du temps total pour privilégier l’échange et la participation active, prend la forme d’une conduite d‘entretiens, d’une animation d‘un groupe de travail suivie d’une formalisation des informations recueillies et archivage dans les documents sécurité de l’entreprise : la formulation des propositions de correction des problèmes de sécurité éventuellement apparus lors de ces « points sécurité » sera effectué par les responsables HSE ultérieurement, puis communiquée à l’équipe dans la causerie suivante. En cas de défaut de sécurité, toutes les mises en cause personnelles d’autres collègues ou de responsables hiérarchiques doivent être prohibées et il convient d’expliquer qu’il s’agit d’une démarche d’amélioration de la sécurité au travail sans accusation ni sanction ni catastrophisme : veiller à la liberté d’expression des ressentis, mais avec des interventions les plus factuelles et objectives possibles.


Avril 2019